À l’échelle locale, nous pouvons rendre à la politique son sens premier : nous occuper ensemble de ce qui nous est commun.
Depuis que je suis engagé dans la vie locale et élu, j’entends régulièrement cette phrase : « Ici, on ne fait pas de politique. »
Je comprends ce qu’elle veut dire.
Dans nos villages, personne n’a envie de reproduire les affrontements nationaux, de transformer chaque décision en bataille idéologique ou de demander à chacun de choisir un camp.
Mais je crois malgré tout que cette phrase est une erreur.
Lorsque nous décidons du prix d’un repas à la cantine, des moyens consacrés à la solidarité, de la sécurisation d’une route ou de la place donnée aux habitants dans un projet, nous faisons bien de la politique.
Pas de la partisanerie. Pas de l’affrontement permanent. De la politique au sens premier du terme : nous nous occupons de la cité et nous décidons de la manière dont nous voulons vivre ensemble.
Nos décisions quotidiennes sont politiques
Déterminer le prix d’un repas à la cantine est un choix politique.
Décider d’augmenter les moyens consacrés à la solidarité est un choix politique.
Choisir entre la rénovation d’un bâtiment, la sécurisation d’une route, la création d’un équipement sportif ou le soutien à une association est un choix politique.
Définir la place laissée aux habitants dans la préparation d’un projet, la façon dont nous accompagnons les personnes âgées ou l’attention portée à la transition écologique relève également de la politique.
Ces décisions ne sont pas partisanes par nature. Mais elles traduisent des priorités, une certaine conception de la justice, de la responsabilité collective et de l’avenir du territoire.
Les présenter comme de simples décisions techniques serait trompeur.
La technique nous indique ce qui est possible. Le droit fixe le cadre. Les agents apportent leur expertise. Les finances déterminent nos marges de manœuvre.
Mais, à la fin, les élus doivent arbitrer. Et arbitrer, c’est choisir.
Une commune ne se résume pas à sa gestion
Si le mot « politique » est devenu suspect, ce n’est pas sans raison.
Trop souvent, la politique nationale semble réduite aux petites phrases, aux stratégies individuelles, aux postures et aux affrontements continus. Le commentaire prend la place de l’action. La recherche de visibilité prend parfois le pas sur celle de solutions.
Cette image finit par contaminer l’ensemble de la vie publique.
Des citoyens sincèrement engagés hésitent à se présenter aux élections parce qu’ils ne veulent pas « entrer en politique ». Des élus eux-mêmes préfèrent se définir comme de simples gestionnaires, sans convictions, en affirmant « ne pas faire de politique » comme si avoir une vision, défendre des priorités ou assumer un désaccord était devenu honteux.
Mais une commune n’est pas seulement une organisation à administrer.
Un budget communal n’est pas une fin en soi. Une délibération n’est pas uniquement une formalité juridique. Un projet d’aménagement ne se résume pas à un plan de financement.
Derrière chaque dossier, il y a une certaine idée de la vie commune. La bonne gestion est indispensable. Elle ne remplace pas la politique : elle lui donne les moyens de produire des résultats.
Faire de la politique autrement
À l’échelle locale, nous avons la possibilité de montrer une autre manière de faire de la politique.
Une politique qui part des problèmes réels plutôt que des polémiques du moment.
Une politique dans laquelle on peut ne pas être d’accord sans se considérer comme des ennemis.
Une politique qui explique les contraintes au lieu de promettre que tout est possible.
Une politique qui accepte le temps long, de voir loin.
Une politique qui accepte de dire pourquoi une priorité a été retenue, pourquoi une autre devra attendre et comment l’argent public sera utilisé.
Une politique qui ne consiste pas seulement à décider pour les habitants, mais aussi à leur permettre de comprendre, de faire ensemble, de contribuer et, parfois, de contester.
Cela ne signifie pas rechercher artificiellement le consensus sur tout.
Le désaccord est normal dans une démocratie. Il peut même être utile lorsqu’il permet de révéler les différentes dimensions d’un choix et d’améliorer une décision.
Mais nous pouvons organiser ce désaccord sans agressivité, sans caricature et sans procès d’intention.
C’est probablement l’une des responsabilités les plus exigeantes d’un élu : assumer ses convictions tout en restant réellement capable d’écouter celles des autres.
Assumer ses convictions sans enfermer l’action locale
Je suis engagé au sein d’Horizons comme délégué départemental et je ne cherche pas à le dissimuler. Les prochaines échéances électorales seront déterminantes pour l’avenir de notre pays et celui de nos enfants, et je crois que les élus locaux ont un rôle à jouer.
Cet engagement correspond à des convictions, à une certaine conception de l’action publique, de la société dans laquelle je veux voir grandir mes enfants et à la volonté de participer au débat politique au-delà des limites de ma commune. Il me permet également d’échanger avec d’autres élus, de confronter des expériences et de contribuer à une réflexion collective.
Mais appartenir à une famille politique ne signifie pas regarder chaque décision municipale à travers le prisme d’un parti.
Lorsque nous travaillons sur la cantine, la solidarité, la sécurité routière ou l’avenir d’un équipement communal, nous ne cherchons pas à appliquer une doctrine nationale à notre village. Nous cherchons la réponse la plus juste et la plus adaptée à sa réalité.
Je crois que l’on peut assumer des convictions sans les imposer. Être engagé sans devenir sectaire. Appartenir à une famille politique tout en travaillant loyalement avec des personnes qui ne partagent ni la même sensibilité ni les mêmes choix électoraux.
La politique locale ne doit pas être dépourvue de convictions. Elle doit être capable de les transformer en dialogue, en décisions et en résultats concrets.
Parler à nouveau du quotidien
La politique retrouve son utilité lorsqu’elle parle de la vie réelle.
Elle parle du parent qui doit pouvoir déposer son enfant à l’école en sécurité.
De la famille pour laquelle le prix de la cantine compte réellement à la fin du mois.
De la personne âgée qui souhaite continuer à vivre dans son village.
De l’association qui cherche une salle adaptée.
De l’agriculteur qui veut préserver son activité.
Du commerçant qui a besoin d’un centre-bourg vivant.
De l’agent communal qui doit disposer des moyens nécessaires pour remplir correctement sa mission.
Elle parle aussi de notre capacité à préparer l’avenir : protéger les ressources, adapter nos villages, entretenir notre patrimoine et ne pas faire supporter demain le coût de notre inaction d’aujourd’hui ou d’hier.
Voilà ce que devrait être la politique : partir du quotidien sans renoncer au temps long.
Les élus locaux peuvent contribuer à rétablir la confiance
Les communes ne résoudront pas, à elles seules, la crise démocratique.
Nous aurions tort de nous présenter comme les derniers représentants d’une politique prétendument pure, opposée à une politique nationale qui serait nécessairement déconnectée. Les élus locaux ne sont exempts ni d’erreurs, ni de conflits, ni de calculs.
Mais nous disposons d’un avantage considérable : les habitants peuvent confronter nos paroles à leurs conséquences.
Ils voient si une route a été sécurisée, si un service fonctionne mieux, si un engagement a été tenu ou si un projet a pris du retard. Ils peuvent nous interpeller directement. Ils connaissent souvent les contraintes auxquelles leur commune est confrontée.
Cette proximité ne garantit pas la confiance. Elle nous oblige à la mériter.
Chaque fois qu’une décision est expliquée honnêtement, qu’un désaccord est respecté, qu’une promesse irréaliste est écartée ou qu’une erreur est reconnue, nous contribuons à restaurer une part de cette confiance.
Chaque fois que nous démontrons que l’engagement public peut produire des résultats concrets, nous changeons un peu l’image de la politique tout entière.
C’est aussi par le local que nous pouvons réconcilier les citoyens avec la politique nationale.
Non pas en prétendant que tout va bien ou que les solutions sont simples, mais en montrant qu’une autre pratique est possible : plus proche, plus responsable, plus respectueuse et davantage tournée vers l’action.
Ne laissons pas la politique à ceux qui l’abîment
Renoncer au mot « politique » ne nous protégera pas de ses dérives.
Cela risque, au contraire, de laisser le terrain à celles et ceux qui la réduisent à la conquête du pouvoir, à la communication, à la division ou à l’affrontement permanent.
Nous devons donc réinvestir ce mot.
Oui, nous faisons de la politique lorsque nous préparons un budget, animons un conseil municipal, rencontrons une association, organisons un service public ou imaginons l’avenir de notre territoire.
Nous faisons de la politique parce que nous essayons de transformer des aspirations individuelles en décisions collectives.
Nous faisons de la politique parce que nous devons choisir, expliquer, rendre compte et parfois reconnaître que nous n’avons pas encore trouvé la bonne réponse ou que nous ne savons pas.
Nous faisons de la politique parce qu’une commune n’est pas seulement un territoire à gérer. C’est une communauté humaine à faire vivre.
La politique n’est pas un gros mot.
Elle est même trop importante pour être abandonnée à la partisanerie, aux professionnels de la polémique, aux populistes, aux défaitistes, ou aux stratégies d’appareil.
Dans nos communes, par nos décisions comme par notre comportement, nous pouvons lui rendre sa dignité première : prendre soin de ce qui nous est commun.
Guillaume SAGNES
Maire de La Chapelle-de-la-Tour
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